L'Amour de Loin - Love From Afar

Amin Maalouf

Translated by: George Hall

 

Act One / Première Acte

 

The Castle of Jaufre Rudel

 

A small medieval castle in the south-west of France.

Jaufré Rudel is seated holding a musical instrument, a vielle, or Arabic lute. He is in the middle of composing a song, fitting together words and notes.

Jaufré

I have learned to speak happiness, but to be happy I have not learned. (He nods 'no'.) To speak of happiness I have learned, but to be happy learned have I not. (He nods 'yes'.) I saw a nightingale on the bough, his words calling to his mate. My own words call only to other words; my verses call only to other verses. Tell me, nightingale.. (He pauses.) Nightingale, tell me, nightingale, (He nods 'yes'.) Nightingale, tell me, nightingale..

Chorus of his Companions

The nightingale will tell you nothing!

Jaufré

My friends, let me finish!

Companions

No, Jaufré, we will not let you. Listen to us. We shall say only what we have come to say, Then we will leave, we promise! You will see us no more..

Jaufré

I do not ask you to leave, my friends, I ask only that you let me finish my couplet, I'm looking for a word..

Companions

If you are looking for a word, You will find it amongst those we speak. Listen to us!

(Jaufré shrugs his shoulders, sulkily, and begins to strum the same tune on his instrument, this time without words, merely miming, as if he were composing them in an undertone. And when his Chorus of Companions begin to lecture him, he seizes on their words and sets them to music. Sometimes he even anticipates them, so well does he guess what common sense would dictate to him.)

Companions

Jaufré, you are a changed man; you have lost your sense of fun. Your lips no longer seek the mouths of bottles, Nor the lips of women..

Jaufré (imitating them)

Jaufré, you are a changed man, Jaufré, you have lost your sense of fun, Yet the taverns of Aquitaine Still remember your laughter, Your name remains carved In the dark wood of their tables. (Ceasing to strum his lute.) Have I forgotten anything? Ah yes.. (Starting to play again.) Jaufré Rudel, come to your senses, Women once looked on you with terror, And men with envy.. (Stops strumming.) Or was it the other way around? (Beginning again.) Men once looked on you with terror, And women with envy.

Companions

Joke, Jaufré, Joke as much as you will, But you were happy every night and upon each awakening, Could you have forgotten that so soon?

Jaufré

Perhaps I was happy, my friends, yes, perhaps, But of all my youthful nights Nothing is left me. Of all I have drunk nothing is left But an immense thirst. Of all the embraces nothing is left But two clumsy arms. That Jaufré who was heard bawling in the taverns, He shall be heard no more. That Jaufré who each night weighed his body on the scales of a woman's body, He shall be seen no more..

Companions

So you no longer wish to hold any woman in your arms!

Jaufré

The woman I desire is so far away, so far away, That my arms shall never enclose her.

Companions (mockingly)

Where is she then, this woman?

Jaufré (as if in a dream, absently)

She is far away, far, far.

Companions

Who is she, this woman? What is she like?

Jaufré

She is graceful and humble and virtuous and gentle, Courageous and shy, full of fortitude and delicate, A princess with the heart of a peasant girl, a peasant girl with the heart of a princess, In a passionate voice she will sing my songs..

(While Jaufré thus lists the supposed qualities of the distant woman, a man imposing bearing enters, leaning on a pilgrim's staff and wearing a long sleeveless cloak. He regards the troubadour benevolently, but the later has not noticed him and continues his litany.)

Jaufré

Beautiful without the arrogance of beauty, Noble without the arrogance of nobility, Pious without the arrogance of piety..

Companions

Such a woman does not exist: tell him, Pilgrim, You who have traveled the world, tell him! Such a woman does not exist!

The Pilgrim (unhurried)

Maybe she does not exist, But maybe she does. One day, in Outremer, I saw a woman pass by.. (Jaufré and the chorus turn towards him and listen intently while he calmly continues his story.) It was in TRIPOLI, near the Citadel. She was walking down the street on her way to church, and suddenly one saw nothing but her. Conversations fell silent; every gaze was drawn towards her like butterflies with powdery wings that have just spotted a light. She herself walked without looking at anyone; her eyes focused on the ground before her as her dress stretched out behind. Beautiful without the arrogance of beauty, noble without the arrogance of nobility, pious without the arrogance of piety..

 

Un petit château médiéval dans le sud-ouest de la France.

Assis sur un siège, Jaufré Rudel tient dans les mains un instrument de musique, une vièle, ou un luth arabe. Il est en train de composer une chanson. Il agence les paroles, les notes.

Jaufré

J'ai appris à parler du bonheur, à être heureux je n'ai point appris. (Il fait "non" de la tête.) A parler du bonheur j'ai appris, à être heureux point n'ai appris. (Il fait "oui" de la tête.) J'ai vu un rossignol sur la branche, ses mots appelaient sa campagne. Mes propres mots n'appellent que d'autres mots, mets vers n'appellent que d'autres vers. Me diras-tu, rossignol.. (Il s'interrompt.) Rossignol me diras-tu, rossignol. (Il fait "oui".) Rossignol me diras-tu, rossignol.

Les Compagnons en Choeur

Rossignol ne te dira rien!

Jaufré

Compagnons, laissez-moi finir!

Les Compagnons

Non, Jaufré, nous ne te laiserons pas, écoute-nous. Nous ne dirons que les paroles que nous sommes venus dire, Ensuite nous partirons, promis! Tu ne nous verras plus..

Jaufré

Je ne vous demand pas de partir, compagnons, Je vous demande seulement de me laisser terminer mon couplet, Je cherche un mot..

Les Compagnons

Si tu cherches un mot, Tu le trouveras parmi ceux que nous allons te dire. Ecoute-nous!

(Jaufré hausse les épaules, boudeur, et se met à gratter sur son instrument le même air, sans les paroles, qu'il mime seulement de ses lèvres, comme s'il les composait à mi-voix. Et lorsque ses compagnons en choeur commencent à le sermonner, il s'empare de leurs mots pour les mettre en musique. Parfois même il anticipe, tant il sait d'avance ce que le sens commun voudrait lui assener.)

Les Compagnons

Jaufré, tu as changé, tu as perdu ta joie. Tes lèvres ne cherchent plus les goulots des bouteilles Ni les lèvres des femmes..

Jaufré (les imitant)

Jaufré, tu as changé, tu as perdu ta joie, Pourtant les tavernes d'Aquitaine Se souviennent encore de tes rires Ton nom reste gravé au couteau Dans le bois sombre de leur tables (Arrêtant de gratter son luth.) Ai-je oublié quelque chose? Ah oui.. (Recommençant à jouer.) Jaufré Rudel, rapelle-toi, Les dames te regarderaient avec terreur Et les hommes avec envie.. (Arrêtant de gratter.) Ou est-ce l'inverse que l'on disait? (Recommençant) Les hommes te regardaient avec terreur Et les dames avec envie.

Les Compagnons

Moque-toi, Jaufré, moque-toi tant que tu voudras, Mais tu étais heureux chaque nuit et à chaque réveil, L'aurais-tu déjà oublié?

Jaufré

Peut-être que j'étais heureux, compagnons, oui, peut-être Mais de toutes les nuits de ma jeunesse Il ne me reste rien, De tout ce que j'ai bu il ne me reste Qu'une immense soif De toutes les étreintes il ne me reste Que deux brats maladroits. Ce Jaufré-là qui l'on a entendu brailler dans les tavernes, On ne l'entendra plus. Ce Jaufré-là qui chaque nuit pesait son corps sur la bascule d'un corps de femme, On ne le verra plus..

Les Compagnons

Ainsi tu ne veux plus jamais tenir aucune femme dans tes bras!

Jaufré

La femme que je désire est si loin, si loin, Que Jamais mes bras ne se fermeront aoutour d'elle.

Les Compagnons (moqueurs)

Ou est-elle donc, cette femme?

Jaufré (songeur, absent)

Elle est loin, loin, loin.

Les Compagnons

Qui est-elle, cette femme? Comment est-elle?

Jaufré

Elle est gracieuse et humble et vertueuse et douce, Courageuse et timide, endurante et fragile, Princesse à coeur de paysanne, paysanne à coeur de princesse, D'une voix ardente elle chantera mes chansons..

(Pendant que Jaufrýé énumère ainsi les qualités supposées de la femme lointaine, un homme à l'allure imposante fait son entrée, s'appuyant sur un bâton de pèlerin, portant un long monteau sans manches. Il contemple avec bienveillance le troubadour, qui ne le voit pas encore, et qui poursuit sa litaine.)

Jaufré

Belle sans l'arrogance de la beauté, Noble sans l'arrogance de la noblesse, Pieuse sans l'arrogance de la piété..

Les Compagnons

Cette femme n'existe pas, dis-le-lui, Pèlerin, Toi qui as parcouru le monde, dis-le-lui! Cette femme n'existe pas!

Le Pèlerin (sans se presser)

Peut-être bien qu'elle n'existe pas Mais peut-être bien qu'elle existe. Un jour, dans l'Outremer, j'ai vu passer une dame..

(Jaufré et le choeur se tournent vers lui et s'accrochent à ses lèvres pendant qu'il reprend calmement son récit.)

C'était à TRIPOLI, près de la Citadelle. Elle passait dans la rue pour se rendre à l'église, et soudain il n'y avait plus qu'elle. Les conversations sons tombées, les regards se sont tous envolés vers elle come des papillons aux ailes podreuses qui viennent d'apercevoir la lumière. Elle-même marchait sans regarder personne, ses yeux trainaient à terre devant elle comme â l'arrière trainait sa robe. Belle sans l'arrogance de la beauté, noble sans l'arrogance de la noblesse, Pieuse sans l'arrogance de la piété..

Jaufre & Pilgrim (Pelerin)

Jaufré (remaining silent for a moment, when he speaks again it is merely to say)

Speak again, friend. Speak to me, Speak to me of her..

The Pilgrim

What would you that I say? I have already told all. We were near the Citadel, It was Easter Sunday, She is called..

Jaufré

No wait, do not tell me her name! Not yet! Tell me first the color of her eyes.

The Pilgrim (caught unawares)

Her eyes.. Her eyes.. I did not observe her close to..

Jaufré (gazing into the distance)

Her eyes are the color of the sea when the sun has only just risen, and as one watches the darkness vanishing in the west..

The Pilgrim (trying to bring him back to earth)

Jaufré, my friend..

 

Jaufré (demeure un moment sans voix, et quand il parle à nouveau, c'est seulement por dire)

Parle-moi encore, l'ami, Parle-moi, Parle-moi d'elle..

Le Pèlerin

Que veux-tu que je dise? Je t'ai déjà tout dit, Nous étions près de la Citadelle, C'était le dimanche de Pâqes, Elle s'appelle...

Jaufré

Non, attends, ne me dis pas son nom! Pas encore! Dis-moi d'abord qu'elle couleur ont ses yeux.

Le Pèlerin (pris de court)

Ses yeux.. Ses Yeux... Je ne l'ai pas observée d'assez près...

Jaufré (regardant au loin)

Ses yeux ont la couleur de la mer lorsque le soleil vient juste de se lever, et que l'on regarde vers le couchant les ténèbres qui s'éloignent....

Le Pèlerin (cherchant à le ramener sur terre)

Jaufré, mon ami...

Jaufre & Pilgrim (Pelerin)

Companions

Jaufré, Jaufré Rudel, Your boat drifts away from the shore, Your mind wanders..

(But the troubadour, lost in his dream, does not hear them.)

Jaufré

And her hair?

(Once again the Pilgrim makes as if to protest, but Jaufré carries on, without pausing for breath.)

Jaufré (with conviction)

Her hair is so black and silky that at night it is no longer visible; one only hears it as a murmuring of leaves..

The Pilgrim (no longer thinking of disagreeing)

Indeed..

Jaufré

And her hands, her smooth hands flow like running water. I gather them in my open palms and I bend over them As over a fountain, to drink, my eyes closed..

(While Jaufré speaks thus to himself, constructing his imaginary lover, his visitor, at a loss, tiptoes off. His friends also slip away.)

Jaufré (alone, occasionally plucking his lute)

And her lips are another fresh spring That smiles and murmurs comforting words And offers itself to the thirsty lover.. And her blouse.. Tell me, friend, how was she dressed? (Noticing that the Pilgrim has gone, he remains silent a long while, during which his mood changes from exaltation to melancholy. Then takes up his monologue once more.) What have you done to me, Pilgrim? You have allowed me to glimpse the spring from which I shall never drink. Never shall this distant lady be mine, but I am hers, forever, and shall never acknowledge any other. Pilgrim, what have you done to me? You have given me a taste for the distant spring Where can I never, never, Slake my thirst.

 

Les Compagnons

Jaufré, Jaufré Rudel, Ta barque s'éloigne du rivage Ton esprist dérive...

(Mais le troubadour, tout à son rêve, ne les écoute pas.)

Jaufré

Et ses cheveux?

(cette fois encore, le Pèlerin fait mine de protester, mais Jaufré enchaine, sans même avoir repris son souffle.)

Jaufré (avec conviction)

Ses cheveux sont si noirs et soyeux que la nuit on ne les voit plus, on les entend seulement comme un murmure de feuillages...

Le Pèlerin (ne songeant plus à le contredire)

Sans doute...

Jaufré

Et ses mains, ses mains lisses, s'écoulent comme l'eau vive Je les recueille dans mes paumes ouvertes et je me penche au-dessus d'elles Comme au-dessus d'une fontaine pour boire les yeux fermés...

(Pendant que Jaufré parle ainsi, â lui-même, et se construit une amante imaginaire, son visiteur, désemparé, se retire sur le bout des pieds. Les compagnons aussi se sont éclipsés.)

Jaufré (seul, gratant parfois son luth)

Et ses lèvres sont une autre source fraiche, Qui sourit et murmure les mots qui réconfortent

Et qui s'offre à l'amant assoiffé... Et son corsage... Dis-moi, l'ami, comment était-elle habillée?

(Constatant que le Pèlerin est sorti, il demeure silencieux un long moment, au cours duquel il passe de l'exaltation à la mélancolie. Puis il reprend son monologue.)

Qu'as-tu fais de moi, Pèlerin? Tu m'as fait entrevoir la source à laquelle je ne boirai jamais, Jamais la dame lointaine ne sera à moi, mais je suis à elle, pour toujours, et je ne connaitrai plus aucune autre. Pèlerin, qu'as-tu fait de moi? Tu m'as donné le gout de la source lointaine,

A laquelle jamais jamais Je ne pourrai me désaltérer.

 

Libretto © 1999 Amin Maalouf

English Translation © Chester Music Ltd.

Tripoli Citadel Photography © Arch. Khaled Tadmori

Hardcopy Copyright © Salzburger Festspiele 2000

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