L'Amour de Loin - Love From Afar

Amin Maalouf

Translated by: George Hall

 

Act Three / Troisième Acte

 

Scene One / Premier Tableau

 

At the castle of Blaye.

Jaufré

Pilgrim, Pilgrim, tell me straight away, have you seen her?

The Pilgrim

Yes, my good prince, I have seen her.

Jaufré

Ah, you are luckier than I. I am jealous of your eyes, and now when I speak of her, you see her again, admit it.

The Pilgrim

Yes, when you speak to me of her, I see her again.

Jaufré

Then tell me, what does she look like?

The Pilgrim

She is as I have already described her to you twenty times, if not fifty. Jaufré, perhaps.. perhaps you should think of her a little less.

Jaufré (exploding)

Less?

The Pilgrim

Yes, less! You should dream a bit less of this distant lady, and pay more attention to your fiefdom, and to the good people who surround you. You no longer leave your castle, you no longer speak but to your lute. Everyone in the land thinks you mad.

Jaufré

And you too, my friend, do you think so?

The Pilgrim

When one says to a man "you are mad," it is because one does not think so. When one thinks that he is, one contents oneself with complaining behind his back.

Jaufré (becoming sweet-natured as quickly as he lost his temper)

Nevertheless I am quite mad, Pilgrim. By Our Saviour, I am mad. Since you spoke to me of her nothing else occupies my mind. At night, when I'm asleep, there appears this face so sweet with sea-green eyes that smile at me and tell me that it is she, even though I have never seen her. Then in the morning, in my bed I lament that I have not been able to caress her, nor hold her to me. Is that no madness, Pilgrim? And to think that she, over there, far away, suspects nothing of it!

The Pilgrim (who has observed him up to this point with a mixture of fascination and pity, and who, after a long hesitation, eventually decides to speak)

Jaufré, she knows.

(A heavy silence, with all the weight of destiny bearing down on the men, then..)

Jaufré

What did you say, Pilgrim?

The Pilgrim

I said: she knows.

Jaufré

She knows what?

The Pilgrim

She knows everything that she should know. That you are a poet and that you hymn her beauty.

Jaufré

How did she learn this?

The Pilgrim

She asked me, and I told her.

Jaufré

Why? Why did you do that?

The Pilgrim

I didn't wish to lie to her. From the moment when everyone knew the name of her that you sing about, by what right was it hidden from her?

Jaufré (in a state of shock)

She knows!

The Pilgrim

If you love her, you owe her the truth. I did what you would have done in my place..

Jaufré

She knows!

The Pilgrim

She would have learned sooner or later, and from a malicious tongue!

Jaufré (gradually coming out of his stupor)

Exactly what does she know? Have you told her my name?

The Pilgrim

Yes, she now knows your name and that you are a prince and a troubadour.

Jaufré

Have you told her that I love her?

The Pilgrim

How could I not have told her?

Jaufré

You wretch! And how did she take it?

The Pilgrim

At the beginning, she seemed offended.

Jaufré

Offended? (He is himself is offended by this).

The Pilgrim

It was only a first reaction, the modesty of a noble lady of whom a man sings without her knowledge. But very soon she seemed resigned to it.

Jaufré

Resigned? (He appears offended again.)

The Pilgrim

I mean that she eventually realized that your attitude was that of a man of honor, in love but respectful. I believe that she was even flattered by it.

Jaufré

Flattered? She who is so lofty, above the mountain-tops, flattered? Offended, resigned, flattered, what unfortunate words to use about her! Ah, Pilgrim, you should never have betrayed me!

(The Pilgrim is about to protest again, but his friends doesn't give him time to do so.)

Jaufré

Have you recited my poems to her?

The Pilgrim

My memory is not good enough, I merely hummed..

Jaufré (almost shouting with rage)

Merely! What do you mean by merely? I spend my days and nights composing my songs, each not and each rhyme of which must pass the sternest test. I undress and dress twenty times, thirty times, before I find the precise word that has been hanging in the sky for all eternity, awaiting its destination. And you, you merely recited them? You merely hummed them? You wretch! You wretch! How could you betray me thus and go on pretending to be my friend?

The Pilgrim (crushed)

Perhaps it would be better for me to go.

Jaufré (remorseful)

No, wait, forgive me! All this news has cut me to the quick. Forgive me, my friend, I would not have you leave in anger. If any man in this world below has any rights over me, it is you alone, Pilgrim, my friend, the first who spoke to me of her. But what you tell me stuns me, because I can no longer think of her without thinking that she too watches me from afar. It was sweet to think of her at leisure without her seeing me. It was easy to compose my songs, because she did not hear them. But now, now.. (He thinks for a long time.) But now she must hear them from my own mouth, Yes, from my mouth, and from no other. If she blushes to hear my song, I want to see her blush. If she shudders, I want to see her shudder. If she sighs, I want to hear her sigh. She is no longer so distant now, and you can. You can even whisper her name to me.

The Pilgrim

Clémence, she is called Clémence.

Jaufré

Clémence, Clémence, like the heavens are clement! Clémence, the clement sea will close before me, so I can cross it dry-foot all the way to the land where you breathe.

 

Au château de Blaye

Jaufré

Pèlerin, Pèlerin, dis-moi avant toute chose, l'as-tu vue?

Le Pèlerin

Oi, mon bon prince, je l'ai vue.

Jaufré

Ah, tu as plus de chance que moi, je suis jaloux de tes yeux, et maintenant que je t'en parle, tu la revois encore, avoue-le.

Le Pèlerin

Oui, quand tu me parles d'elle, je la revois.

Jaufré

Alors dis-moi comment est-elle?

Le Pèlerin

Elle est comme je te l'ai décrite vingt fois déjà, si ce n'est cinquante. Jaufré, peut-être.. peut-être devrais-tu y penser un peu moins.

Jaufré (explosant)

Moins?

Le Pèlerin

Oui, moins! Tu devrais songer un peu moins à cette dame lointaine, et prêter plus d'attention à yton fief, et aux bonnes gens qui t'entourent. Tu ne sors plus de ton château, tu ne parles plus qu'à ton luth. Tout le monde au pays te croit fou.

Jaufré

Et toi aussi, mon ami, tu le crois?

Le Pèlerin

Quand on dit à un homme "tu es fou", c'est qu'on ne le pense pas. Quand on pense qu'il l'est, on se contente de le plaindre en cachette.

Jaufré (s'adoucissant aussi subitement qu'il s'était enflammé)

Pourtant je suis bien fou, Pèlerin, par Notre Seigneur je suis fou. Depuis que tu m'as parlé d'elle plus rien d'autre n'occupe mon esprit. La nuit, dans mon sommeil, apparait ce visage si doux ax yeux de mer qui me sourit et je me dis que c'est elle, alors que je ne l'ai jamais vue. Puis, au matin, je me lamente dans mon lit de ne pas avoir su la caresser, ni la retenir. N'est-ce pas cela, la folie, Pèlerin? Elle dire qu'elle, là-bas, au loin, ne se doute de rien!

Le Pèlerin (qui l'a observé jusque là avec un mélange de fascination et de compassion, et qui, après long hésitasion, se décide enfin à parler)

Jaufré, elle sait.

(Un silence pesant, de tout le poids du destin qui s'abat sur les hommes, puis..)

Jaufré

Que dis-tu, Pèlerin?

Le Pèlerin

J'ai dit: elle sait.

Jaufré

Elle sait quoi?

Le Pèlerin

Elle sait tout ce qu'elle devait savoir. Que tu es poète et que tu chantes sa beauté.

Jaufré

Comment l'a-t-elle appris?

Le Pèlerin

Elle m'a interrogé, et e lui ai répondu.

Jaufré

Pourquoi? Pourquoi m'as-tu fait cela?

Le Pèlerin

Je ne voulais lui mentir. Du moment que tout le monde connait le nom de celle que tu chantes, de qel droit le lui cacher à elle?

Jaufré (sous le choc)

Elle sait!

Le Pèlerin

Si tu l'ames, tu lui dois la vérité. 'ai fait ce que tu aurais fais à place...

Jaufré

Elle sait!

Le Pèlerin

Elle l'aurait appris tôt ou tard, et par une bouche malveillante!

Jaufré (Sortant peu à peu de son hébétude)

Que sait-elle au juste? Lui as-tu dit mon nom?

Le Pèlerin

Oui, elle sait maintenant ton nom, et que tu es prince et troubadour.

Jaufré

Lui as-tu dit que je l'aimais?

Le Pèlerin

Comment aurais-je pu ne pas le lui dire?

Jaufré

Malheureux! Et comment a-t-elle pris la chose?

Le Pèlerin

A début, elle me parut offensée.

Jaufré

Offensée? (Il est lui-même offensé.)

Le Pèlerin

Ce n'était qu'une première réaction, la pudeur d'une noble dame qu'un homme chante à mon insu. Mais aussitôt après, elle se montra résignée.

Jaufré

Résignée? (Il parait tout aussi offensè.)

Le Pèlerin

Je veux dire qu'elle finit par comprendre que ton attitude était celle d'un homme d'honneur, languissant mais respectueux. Je crois même qu'elle en fut flattée...

Jaufré

Flattée? Elle qui est tout en haut, au-dessus des cimes, flattée? Offensée, résignée, flattée, que de paroles malencontreuses s'agissant d'elle! Ah, Pèlerin, Pèlerin, jamais tu n'aurais du me trahir!

(Le Pèlerin s'apprête à protester encore, mais son ami ne lui en laisse pas le temps.)

Jaufré

Lui tu-as récité mes poèmes?

Le Pèlerin

Je n'ai pas si bonne mémoire, je lui ai chantonné à peu près...

Jaufré (criant presque de rage)

A peu près! Que veux-tu dire par "à peu près"? Je passe mes journées et mes nuits à composer mes chansons, chaque note et chaque rime doivent passer l'épreuve du feu, je me déshabille et me rhabille vingt fois, trente fois, avant de trouver le mot juste qui de toute éternité était là, suspendu dans le ciel, à attendre sa place. Et toi, tu les a récité "à peu près"? Tu les a "chantonnés à peu près"? Malheureux! Malheureux! Comment peux-tu me trahir ainsi et le prétendre ensuite mon ami?

Le Pèlerin (froissé)

Peut-être ferais-je mieux de m'en aller.

Jaufré (qui a du remords)

Non, attends, pardonne-moi! Tout ce qui arive m'a secoué les sangs. Pardonne-moi, mon ami, je ne te laiserai pas partir fâché. S'il est un homme en ce bas-monde qui a des droits sur moi, c'est toi seul, Pèlerin, mon ami, qui le premier m'a parlé d'elle. Mais ce que tu dis me boulverse, parce que je ne pourrai plus penser à elle sans penser qu'elle aussi me regarde de loin. Il m'était doux de la contempler à loisir sans qu'elle ne me voie. Il m'était facile de composer mes chansons, puisqu'elle ne les entendait pas. A présent, à présent.. (Il réfléchit longuement.) A présent il faudra qu'elle les entendre de ma bouche Oui, de ma bouche et de nulle autre. Si elle rosit en écoutant ma chanson, je veux la voir rosir Si elle tressaillit, je veux la voir tressaillir Si elle soupire, je veux l'entendre soupirer Elle n'est plus aussi lointaine maintenant, et tu peux... tu peux même me chuchoter son nom.

Le Pèlerin (froissé)

Clémence, elle se prénomme Clémence.

Jaufré (remorseful)

Clémence, Clémence, comme le Ciel est clément! Clémence, la mer clémente va se refermer devant moi, pour que je puisse la franchir à pied sec jusqu'au pays ou tu respires.

Scene Two / Second Tableau

Clemence  

In TRIPOLI, on the beach

Clémence is out walking. She turns her back to the Citadel and her face to the sea. Some women of TRIPOLI follow her at a distance. She begins to sing Jaufré’s song that she began at the end of Act2.

Clémence

["I hold faith with Our Lord That by his grace I shall see my distant love. Yet through this one piece of fortune My ills are doubled, since she is so far away. Ah, that I were there, a pilgrim, So that my staff and my robe Could fall beneath the gaze of her beautiful eyes." "He who calls me greedy speaks aright For wishing for a distant love, For no joy would please me as much As to delight in this distant love. But what I wish for is denied me. Such was my godfather’s decree, That I should love and be not loved.."]

Chorus of Women of Tripoli

Hear how she lets herself be caught in the troubadour’s net. She sings his songs, she feels flattered, But what good can distant love bring? Neither good company, nor sweet embrace, Neither marriage, nor land, nor children. What good therefore can distant love bring? It will merely separate her from those who covet her hand, The Prince of Antioch and the old Count of Edessa (whispering) And even, they say, so they say, the Emperor’s son..

A Voice in the Crowd

All you who blame her, What have your close-at-hand men brought you? Princes or servants, they make servants of you. When they are near to you, you suffer, and when they leave, you suffer once more..

Clémence

You speak truly, my daughter, my friend, A blessing on you! A blessing on you!

Chorus of Women of Tripoli

Because you, Countess, do not suffer? You do not suffer in being so far from him who loves you? In being unable to guess from his look whether he still desires you? You do not suffer in not even being able to know what he looks like? You do not suffer in not being able to close your eyes feeling his arms enfold you and draw you close to his breast? You do not suffer in never, never feeling his breath upon your skin?

Clémence (as if astonished)

No, by Our Saviour, I do not suffer. Perhaps one day I shall suffer, but by the Grace of God no, I do not suffer yet. His songs are more than caresses, and I do not know whether I would love the man as well as I love the poet. I do not know if I would love his voice as much as I love his music. No, by Our Saviour, I do not suffer. Doubtless I should suffer if I waited for this man and he came not. But I do not wait for him. To know that over there, in his country, a man thinks of me, I feel myself suddenly close to the land of my childhood. I am the poet’s Outremer and the poet is my Outremer. Between our two shores sail tender words, Between our two live sails music.. No, by Our Lord, I do not suffer. No, by Our Lord, I do not wait for him. I do not wait for him..

 

A TRIPOLI, sur la plage

Clémence se promène. Elle tourne le dos à la Citadelle, et le visage vers la mer. Des femmes tripolitaines la suivent à distance. Elle reprend et poursuit la chanson de Jaufré à la fin du deuxième acte.

Clémence

"Ben tenc la Seignor per verai Per q'ieu veirai l'amor de loing; Mas per un ben que m'en eschai, N'ai dos mals, car tant m'es de loing... Ai! car me fos lai peleris Si que mos fustz e mos tapis Fos pelz sieus bels huoills remiratz!" "Ver ditz qui m'appela lechai Ni desiran d'amor de loing, Car nuills autre jois tant no'm plai Cum jauzimens d'amor de loing; Mas so q'eu vuoill 'es tant ahis Q'enaissi'm fadet mos pairis Q'ieu ames e non fos amatz!"

Le Choeur des Tripolitaines

Voilà qu'elle se laisse prendre aux filets de ce troubadour Elle chante ses chansons, elle se sent flattée Mais quel fruit peut porter l'amour de loin? Ni bonne compagnie, ni douce étreinte, Ni noces, ni terres, ni enfants, Quel fruit peut donc porter l'amour de loin? Il va seulement éloigner d'elle ceux qui cnvoitent sa main Le prince d'Antioche et l'ancien comte d'Edesse (chuchotant) Et même dit-on, dit-on, le fils du basileus...

Une Voix Dans La Foule

Vous toutes qui la blâmez Que vous ont apporté vos hommes si proches? Princes ou serviteurs ils font de vous leurs servantes Quand ils sont près de vous, vous souffrez et quand ils s'en vont vous souffrez encore..

Clémence

Tu as dit vrai, ma fille, mon amie, Bénie sois-tu! Bénie sois-tu!

Le Choeur des Tripolitaines

Parce que vous, Comtesse, vous ne souffrez pas? Vous ne souffrez pas d'être si loin de celui qui vous aime? De ne pas deviner dans son regard s'il vous désire encore? Vous ne souffrez pas de ne même pas savoir à quoi ressemble son regard? Vous ne souffrez pas de ne jamais pouvoir fermer les yeux en sentant ses bras qui vous enveloppent et vous sttirent contre sa poitrine? Vous ne souffrez pas de ne jamais jamais sentir son souffle sur votre peau?

Clémence (comme étonnée)

Non, par Notre Seigneur, je ne souffre pas Peut-être qu'un jour je souffrirai mais par la grâce de Dieu, non, je ne souffre pas encore Ses chansons sons plus des caresses, et je ne sais si j'aimerais l'homme comme j'aime le poète Je ne sais si j'aimerai sa voix autant que j'aime sa musique Non, par Notre Seigneur, je ne souffre pas Sans doute je souffrirais si j'attendais cet homme et qu'il venait pas Mais je ne l'attends pas De savoir que là-bas, au pays, un homme pense à moi, Je me sens soudain proche des terres de mon enfance. Je suis l'outremer du poète est mon outremer Entre nos deux rives voyagent les mots tendres Entre nots deux vies voyage une musique... Non, par Notre Seigneur, je ne souffre pas Non, par Notre Seigneur, je ne l'attends pas Je ne l'attends pas...

Women of Tripoli  

 

Libretto © 1999 Amin Maalouf

English Translation © Chester Music Ltd.

Tripoli Citadel Photography © Arch. Khaled Tadmori

Hardcopy Copyright © Salzburger Festspiele 2000

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