L'Amour de Loin - Love From Afar

Amin Maalouf

Translated by: George Hall

 

Act Four / Quatrième Acte

 

Jaufre & the Pilgrim in the boat  

On board the ship carrying Jaufré to the East.

Night begins to fall but it is not yet dark. The sea is turning indigo. It is calm.

Jaufré (exuberantly)

Believe me, Pilgrim, This is the first time I have set a foot on water. I have always lived close to the sea. I see sailors, pilgrims, merchants, depart and return, or not return, I have sung with them, I have heard their tales, But this is the first time I have set foot on water..

The Pilgrim (stretched out)

For me, It's the tenth crossing, or the twelfth. But each time is the first time.. At the start, every time, giddiness, The body doubled up, a bitter taste in the mouth. At such times I promise myself never, never again to set forth on the sea. Then I slowly recover. I let myself be overcome by the immensity of the sky and the smell of the waves, My spirit already on the far shore..

Jaufré (in increasing exaltation)

Never before had I the desire to go to sea. But the end of the voyage now is TRIPOLI, At the end of the voyage there is Clémence, There is my second birth. The baptismal water shall be deep and cold. At the end of the voyage my life shall begin.

The Pilgrim (tired)

Now you must rest awhile.

Jaufré (continuing excitedly, and leaning over the water)

Pilgrim, do you know why the sea is blue?

The Pilgrim

Because it is the mirror of the sky.

Jaufré

And the sky, why is it blue?

The Pilgrim

Because it is the mirror of the sea! But you should stretch out like me, Jaufré, The crossing will be long..

 

Sur le bateau qui porte Jaufré vers l'Orient.

Le jour commence à tomber mais il ne fait pas encore sombre. La couleur de la mer tire sur l'indigo. Elle est calme.

Jaufré (débordant de vie)

Me croiras-tu, Pèlerin, C'est la première fois que je pose les pieds sur l'eau. Je vis depuis toujours au voisinage de la mer Je vois les mariniers, les pèlerins, les marchands, partir et revenir ou ne plus revenir, J'ai chanté avec eux, j'ai écouté leurs histoires, Mais c'est la première fois que je pose les pieds sur l'eau.

Le Pèlerin (étendu)

Pour moi, c'est la dixième traversée, ou la douzième Mais c'est chaque fois la première fois... Au commencement, chaque fois, le vertige, le corps plié, la bouche amère En ces instants-là je me promets de ne jamais jamais plus entreprendre la mer. Puis lentement je ressuscite Je me laisse envahir par l'immensité du ciel et par l'odeur des vagues, Mon esprit déjà sur l'autre rive...

Jaufré (de plus en plus exalté)

Jamais auparavant je n'avais eu envie de m'embarquer. Mais au bout du voyage il y a maintenant TRIPOLI Au bout du voyage il y a Clémence Il y a ma seconde naissance L'eau du baptême sera profonde et froide A bout du voyage commencera ma vie.

Le Pèlerin (las)

D'ici là, tu devrais te reposer un peu.

Jaufré (qui continue à s'agiter, et se penche au-dessus de l'eau)

Pèlerin, sais-tu pourqoui la mer est bleue?

Le Pèlerin

Parce qu'elle est le miroir du ciel.

Jaufré

Et le ciel, pourquoi est-il bleu?

Le Pèlerin

Parce qu'il est le miroir de la mer! Mais tu devrais t'étendre comme moi, Jaufré, La traversée sera longue...

Jaufre dreaming of Clemence  

(Against his better judgment, Jaufré agrees to lie down. From now on the night grows darker and the sea increasingly turbulent. In the middle of the night he dreams and, waking, jumps up.)

Jaufré

I have seen her, Pilgrim; I have seen her as I see you!

The Pilgrim (still very tired and drowsy)

Jaufré, you do not see me, nor do I see you. It is pitch black and you have been dreaming!

Jaufré

She was here, and her body and her face and her white dress lit up the night. She sang a song that I had written for her.

 

(A contrecoeur, Jaufré accepte de se coucher. La nuit est plus noire, à présent, et la mer est de plus en plus holeuse. Au milieu de la nuit, il fait un rêve et se réveille en sursaut.)

Jaufré

Je l'ai vue, Pèlerin, je l'ai vue comme je te vois!

Le Pèlerin (toujours aussi las, et ensommeillé)

Jaufré, tu ne me vois pas, et moi non plus je ne te vois pas Il fait nuit et tu as rêvé!

Jaufré

Elle était ici, et son corps et son visage et sa robe blanche illuminaient la nuit. Elle chantait une chanson que j'ai écrite pour elle.

Clemence in the dream  

(The dream materializes on stage while Jaufré describes it to the Pilgrim. We see Clémence in a white dress moving towards the sea whilst making a sign to Jaufré to follow her, and we hear her sing..

"Your love fills my mind Waking and dreaming, But it's dreaming that I prefer, Because in dreams you're mine!"

["Your love fills my mind Waking and dreaming, But it's dreaming that I prefer, Because in dreams you're mine!"]

 

(Le rêve se matérialisera sur scène pendant que Jaufré le racontera au Pèlerin. On verra Clémence en robe blanche avancer vers la mer en faisant signe à Jaufré de la suivre, et on l'entendra chanter..)

"Ton amour occupe mon esprit Dans la veille et dans la songe Mais c'est le songe que je préfère Car dans le songe tu m'appartiens!"

"D'aquest amor suy cossiros Vellan e puyes somphan dormen, Quar lai ay joy meravelhos, Per qu'ieu la jau jauzitz jauzen..."

Clemence in the dream  

Jaufré

When I looked into her eyes she smiled, and made a sign for me to follow her. Then she moved away, with the footsteps of a queen, her dress trailing behind her, as you saw her that first time in TRIPOLI, on Easter Sunday. I followed her, but suddenly I saw her leave the ship and walk on the sea like Our Lord, without sinking. Then she turned towards me and opened her arms, but I dared not go to her. I remained clinging to the rail without daring to join her, and I wept with shame for my cowardice. When I awake, my eyes were filled with tears and she was gone.

 

Jaufré

Lorsque je l'ai regardée dans les yeux elle a souri et m'a fait signe de la suivre. Puis elle est partie, d'un pas de reine, sa robe trainant derrière elle, comme tu l'avais vue la première fois, à TRIPOLI, le dimanche de Pâques. Je l'ai suivie mais soudain je l'ai vue s'éloigner du bateau et marcher sur la mer comme Notre Seigneur, sans qu'elle ne s'enfonce. Elle s'est tournée alors vers moi, elle a ouvert les bras mais je n'ai pas osé m'avancer vers elle Je suis resté accroché au bastingage sans oser la rejoindre et je pleurais de honte pour ma couardise. Au réveil, j'avais les yeux pleins de larmes et elle avait disparu.

Clemence in the dream  

The Pilgrim

Calm yourself, Jaufré, it is nothing but a false dream. You are coward and you have undertaken this voyage precisely in order to join your distant lady.

Jaufré

I'm afraid, Pilgrim, I'm afraid. You are the voice of reason, but fear does not heed the voice of reason. I'm afraid of not finding her, and I'm afraid of finding her. I'm afraid of being lost at sea before reaching TRIPOLI, and I'm afraid of reaching TRIPOLI. I'm afraid of dying, Pilgrim, and I'm afraid of living. Do you understand me?

(Day is rising, but the sea is more and more disturbed. Jaufré is clinging to the rail, his color very pale.)

Jaufré (to himself)

I ought to be the happiest man in the world, And I am the most desperate..

 

Le Pèlerin

Calme-toi, Jaufré, ce n'est qu'un rêve mensonger Tu n'es pas un lâche et tu as justement entrepris ce voyage pour aller rejoindre ta dame lointaine.

Jaufré

J'ai peur, Pèlerin, J'ai peur Tu es la voix de la raison mais la peur n'ecoute pas la voix de la raison J'ei peur de ne pas le retrouver et j'ai peur de la retrouver J'ai peur de disparaitre en mer avant d'avoir atteint TRIPOLI et j'ai peur d'atteindre TRIPOLI J'ai peur de mourir, Pèlerin, et j'ai peur de vivre, me comprends-tu?

(Le jour se lève, mais la mer est de plus en plus agitée. Jaufré est cramponné au bastingage, livide.)

Jaufré (à lui-même)

Je devrais être l'homme le plus heureux au monde, Et je suis le plus désespéré...

Jaufre dreaming  

(A jolt. He loses his balance and with great difficulty holds himself steady. His friends laugh at him.)

Chorus of Companions

There have been intrepid warriors Who hurt themselves into the fray and offer their bodies To the enemies' swords, Yet they would tremble at sea.. There was a powerful king Whose look made counts and knights shudder, Who, leading his troops from the front, Would cross deserts and mountains, Yet he would tremble at sea.

Jaufré (listening to them with some irritation, then turning to the Pilgrim)

If our companions knew why I trembled They would not sing thus. It is not the sea that terrifies me..

(The Pilgrim nods his head and says nothing)

Jaufré

Do you think that they have told her, Pilgrim? Do you think that they have told her that I am coming to TRIPOLI? Do you think that they have told her that I am a crusader?

The Pilgrim

These things are known, yes. I do not know who has spoken of them, but they are known, yes. Myself, who travel across seas and kingdoms, Each time I bring a piece of news to a town Someone has already reported if before me. There are those who believe that the secrets of men Are whispered on the winds by the angels..

 

(Une secousse. Il perd l'équilibre, et se redresse à grand peine. Le choeur des compagnons s'en amuse.)

Les Compagnons en Choeur

On a connu des guerriers intrépides Qui se jetaient dans la mêlée et offraient leur corps Aux lames de l'ennemi Mais qui tremblaient en mer... On a connu un roi puissant Qui d'un regard faisait frémir comtes et chevaliers Qui, à la tête de ses troupes, Savait franchir les déserts, les montagnes, Mais qui tremblaient en mer.

Jaufré (les écoutant non sans irritation, puis se tournant vers le Pèlerin)

Si nos compagnons savaient pourquoi je tremble Ils ne chanteraient pas ainsi. Ce n'est pas la mer qui m'effraie...

(Le Pèlerin hoche la tête et ne dit rien.)

Jaufré

Crois-tu qu'on lui a dit, Pèlerin? Crois-tu qu'on lui a dit que je venais à TRIPOLI? Crois-tu qu'on lui a dit que je m'étais croisé?

Le Pèlerin

Ces choses se savent, oui. J'ignore par quelle bouche, mais elles se savent, oui. Moi qui parcours les mers et les royaumes Chaque fois que j'apporte une nouvelle dans une ville Quelqu'un avant moi l'avait déjà apportée. Certains prétendent que les secrets des hommes Sont chuchotés à tout vent par les anges...

Jaufre lying down in the boat  

(Jaufré scarcely hears him. Once more sunk in melancholy, he resumes his lament.)

Jaufré

I ought to be the happiest man in the world, And I am the most desperate.. I should be in a hurry to reach her town of TRIPOLI And I surprise myself by pleading with heaven not to let our sails have the least breath of air. If at this moment a genie rose from the waves saying: " Command, Jaufré, and your wish shall be done!" - I would not know what to ask for. Do I wish to see before me the woman without stain, and to stand before her visible? Shall I desire to hymn distant love when my eyes gaze upon her close to, and when I descry each movement of her eyelids, every crease in her lips, every one of her sighs? Never should I have set forth on his crossing. From afar the sun is the light of the sky, but close to seems like the fires of hell! I should have let myself be endlessly, endlessly charmed by the distant light, instead of coming to burn myself! I was Adam and distance was my earthly paradise. Why did I have to walk towards the tree? Why did I have to raise my hand towards the fruit? Why did I have to draw near the incandescent star?

(The sea appears increasingly agitated. The sky is stormy. Jaufré staggers. The Pilgrim supports him and helps him to lie down.)

 

(Jaufré l'écoute à peine. Retombé dans la mélancolie, il reprend sa complainte.)

Jaufré

Je devrais être l'homme le plus heureux au monde, Et je suis le plus désespéré... Je devrais avoir hâte d'atteindre sa ville de TRIPOLI Et je me surprends à supplier le Ciel qu'il n'y ait plus dans nos voiles le moindre souffle de vent. Si, à cet instant, un génie sortait des flots pour me dire "Ordonne, Jaufré, et ton voeu sera exaucé!", je ne saurais quoi souhaiter? Ai-je envie de voir devant moi la femme sans tache, et qu'elle me voie devant elle? Aurai-je envie de chanter l'amour de loin, quand mes yeux la contempleront de près et que je guetterai chacun de ses battements de paupière, chacun de ses plissements de lèvres, chacun de ses soupirs? Jamais je n'aurais dû m'embarquer pour cette traversée. De loin, le soleil est lumière du ciel mais de près il est feu de l'enfer! J'aurais dû me laisser bercer longtemps longtemps par sa clarté lointaine au lieu de venir me brûler! J'étais l'Adam et l'éloignement était mon paradis terrestre. Pourquoi fallait-il que je marche vers l'arbre? Pourquoi fallait-il que je tende la main vers le fruit? Pourquoi fallait-il que je m'approche de l'étoile incandescente?

(La mer semble de plus en plus agitée. Le ciel est à la tempête. Jaufré chancelle. Le Pèlerin le soutient et l'aide à s'étendre.)

Jaufre lying down ill in the boat  

(The sea appears increasingly agitated. The sky is stormy. Jaufré staggers. The Pilgrim supports him and helps him to lie down.)

 

(La mer semble de plus en plus agitée. Le ciel est à la tempête. Jaufré chancelle. Le Pèlerin le soutient et l'aide à s'étendre.)

A medieval paintaing illustrating the dream of Jaufre  

Libretto © 1999 Amin Maalouf

English Translation © Chester Music Ltd.

Tripoli Citadel Photography © Arch. Khaled Tadmori

Hardcopy Copyright © Salzburger Festspiele 2000

Design & Internet Copyright © http://tripoli-city.org